Fragments désirants - perceptions et sensations du désir

* Là. Il y a cet homme.

* Lévinas, dans Autrement qu’être ou au-delà de l’essence((E. Lévinas, Autrement qu’être ou au delà de l’essence, Dordrecht, Kluwer Academic Publishers, 1988.)), propose que c’est l’autre qui nous fait naître à travers diverses naissances (biologiques, mais aussi dans les caresses ou dans les coups). Inversement, nous faisons naître l’autre lorsque nous le tissons lentement dans une découverte sensible. Il secoue notre attention, peut-être est-il perçu différemment. Nous laissons nos sens se pencher vers lui, l’étudier. Comme le suggère Maurice Merleau-Ponty, il est possible qu’en observant « comment un objet ou un être se met à exister pour nous par le désir ou par l’amour »  nous comprenions mieux par là « comment les objets et des êtres peuvent exister en général((M. Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception, Paris, Gallimard, 1945, p. 191.)) ».

* Percevoir. Le mot est ainsi fait pour ne laisser place qu’à la perception visuelle. Où serions-nous si nous fermions les yeux?

* Là. Il y a cet homme. Quelque chose me touche dans la manière qu’il a de se tenir, de bouger, de boire son verre, les gestes qu’il fait lorsqu’il parle, son sourire, surtout. Quelque chose ici et là, dans, sur et autour de lui, m’attire et me prend et je m’éprends. Un fil se tisse entre nous et par délicatesse, nous jouons un moment à y résister. Ce jeux de tensions, nous le connaissons bien, il nous plait et nous le retrouvons avec plaisir et un peu de surprise entre nous. « Je la veux », qu’il pense confusément en s’adressant à quelqu’un autre. « Rapproche-toi », je me répète entre deux verres. Rien là qui devrait avoir le sérieux d’une guerre ou d’une chasse et pourtant, il a bien quelque chose du stratège et du prédateur chez nous.

* Par le regard, nous nous construisons une idée du corps de l’autre. Nous sommes particulièrement sensibles aux gestuelles et aux modulations du visage, fascinés par la façon dont il occupe l’espace. Pour Merleau-Ponty, le corps n’est pas perçu comme un objet ordinaire, quelconque. La perception objective s’habite d’une perception plus secrète : « le corps visible est sous-tendu par un schéma sexuel, strictement individuel, qui accentue les zones érogènes et appelle les gestes((Ibid., p. 193.)) ». Ainsi « regarder l’objet c’est s’enfoncer en lui((Ibid., p. 96.)) ».

* J’aime la façon dont il me regarde, ce qu’il met dans ses yeux. Est-il possible qu’il ait conscience du sens qui s’y glisse? Peu importe, je le laisse m’observer un instant avant de me retourner vers lui pour soutenir son regard. Il voit que je le regarde. Je vois qu’il me voit. Il n’y a rien d’autre à regarder qu’un regard, mais tant de choses s’y tiennent.

* En allant chercher le regard de l’autre, nous avons accès à de multiples informations, plusieurs signes à déchiffrer. Certains visages se donnent plus clairement que d’autres, mais nous ne pouvons être absolument certains des informations qu’ils divulguent. Dans l’échange de regards, nous lisons l’autre au même moment qu’il nous lit. Nous dirons que nous avons établi un contact visuel, comme si l’œil touchait. À sa façon, le regard palpe, empoigne le visage. Lorsque Merleau-Ponty s’intéresse à cet échange, il remarque que « l’analyse est sans fin, et si elle était la mesure de toutes choses, les regards glisseraient indéfiniment l’un sur l’autre((M. Merleau-Ponty, Signes, Paris, Gallimard, 1960, p. 24.)) ». À nous de voir combien de temps nous supporterons cette danse.

* À un moment, je ferme les yeux. J’entends qu’il dit quelque chose. Je reconnais le timbre, la mélodie. Sa voix coule et mon désir s’installe sur l’éphémère de sa parole. J’espère autant les mots doux, que les doux silences.

* Comme le visage, chaque voix est singulière et participe à l’identification de l’autre. David Le Breton croit que l’amour de l’autre « trouve dans le visage son lieu le plus sacré((D. LeBreton, Éclats de voix, une anthropologie des voix, Paris, Métaillé, 2011, p. 175.)) », qu’elle est un prélude à l’étreinte des corps. Il vrai que la voix possède un fort potentiel de bouleversement. Même au bout du fil, la voix de l’aimé est reconnaissable entre toutes. Elle est source de fantasme. Près du corps, elle est près du désir. La parole sensuelle est déjà une forme de contact, la voix pénètre l’autre. Lorsque son rythme et son timbre sont doux, on dit qu’elle se fait caressante. Nous connaissons son pouvoir d’exciter le désir.

* J’attendais qu’on me pince. Je ne pouvais y croire avant maintenant, avant l’échange réel, la peau contre peau. À la fois touchante et touchée. Nos regards se sont interpénétrés, mais nous pouvons les envoyer au repos. C’est à nos corps, désormais, de danser. À quoi donc me servirait-il d’ouvrir les yeux ? Il fait proche, il fait flou, il fait étourdissant.

* L’autre se présente comme indéniablement réel lorsqu’il apparaît sous la paume. Je constate sa température, son volume, son poids, sa texture. Touchés par la douceur d’un flan, la rugosité d’une barbe, la composition d’une dentelle, la forme d’une fesse, le pulpeux d’une bouche, la fermeté d’une poitrine, la chaleur d’un sein, nous ne nous lasserons jamais de découvrir par les doigts et la paume. Encore moins de sentir ce que le tact provoque, certaines modulations de la chair, les frissons, le poil qui se dresse, le bout d'un mamelon qui durcit, un sexe qui se gonfle, les doigts qui trouvent sur leur chemin la cyprine tiède.

* Il s’agit d’une nouvelle rencontre, neuve et saisissante, où nous renonçons au contrôle pour nous ouvrir à autrui. Ce riche et complexe rapport, où nous touchons et sommes touchés tout à la fois, peut être paradoxalement frustrant. Les limites du corps se maintiennent et l’on ne se perd jamais tout à fait dans l’autre.

* Avide, je me penche à son cou pour cueillir l’odeur de sa peau et sa chimie spécifique. Quelques émotions m’atteignent aux passages. Et le désir est l’odeur la plus enivrante, pesante, prenante.

* De la même façon que le toucher force à concevoir la présence de l’autre, l’odorat m’empêche de nier son individualité, son intériorité. Pour E.T. Hall l’olfaction « permet non seulement de différencier les individus, mais aussi de déchiffrer leur état affectif((E.T. Hall., La dimension cachée, Paris, Les Éditions du Seuil, 1971, p. 67)) ». Mieux entraînés, nous pourrions sentir les émotions d’autrui. Là aussi se trouve le lieu d’une singularité, même de singularités. Nous avons tendance à parler de l’odeur de l’autre comme d’une chose pleine et simple, mais ne devrions-nous pas parler des odeurs de l’autre? Il me semblerait plus juste de considérer les nuances subtiles entre le parfum d’un cou, d’une poitrine, l’effluve des cheveux ou des aisselles, l’odeur d’un sexe, etc. Toutes ses marques spécifiques qui jalonnent le corps et finissent par tapisser les draps, envahir la chambre, puis se dérober.

* Ne reste plus qu’à goûter... Le toucher est si présent dans le baiser que le goût de l’autre, s’il est délicat, se révèle plus dans la séparation. C’est lorsqu’il s’éloigne que je le réalise enfin. Je garde la trace de son passage dans ma bouche. Je le garde. Je le veux, alors je cueille à son cou quelques gouttes de sueur et ce goût salé, c’est lui, qui se repose sur ma langue. Au bout d’une nuit épicée, il me mord, je l’avale et puis, séparés, nous récupérons avec le sentiment d’être plein l’un de l’autre.

* « Le sens du goût est un qualificatif du goût de vivre. On goûte l’existence ou un plaisir physique, on les savoure ou à l’inverse on trouve la vie fade, sans saveur, insipide((D. LeBreton, op. cit., p. 177.)) » nous dit LeBreton. Je ne peux porter à ma bouche tout ce que je vois, ni tout ce que je touche ou j’entends, alors pourquoi me priver lorsque cela s’offre. L’exquis de la dégustation de l’autre nous vient peut-être justement de la rareté. Cette autre façon de connaître, l’onctueux du plaisir, est voisine de l’olfaction et la complète.

* Si jamais je me sens traitée comme une chose, je montrerai ma puissance et le pouvoir de mes gestes sur son corps pour qu’à son tour il se soumette et se perde.

* L'un des drames de l’amour est sans doute dans cette transformation de l’autre en objet de désir et le désir d’en faire un objet de maîtrise. Cette maîtrise est une impasse si la personne qui nous avait fascinés devient autre, cède de sa liberté. Soi-même objet dans le regard de l’autre, nous nous envisageons sujet, souhaitons être reconnu ainsi. Le sujet du désir est aussi objet du désir. Nu et offert aux caresses comme aux morsures, il est à cajoler ou à faire souffrir. Nous attendons l’instant où le je et le tu s’égarent et qu’une oscillation intersubjective s’installe.

* « le sexe est en beaucoup d’hommes le seul accès à l’extraordinaire » — Merleau-Ponty.

* J’avoue, je ferme aussi les yeux quand je danse.

 

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