* Ce texte reprend en grande partie ma proposition de communication en vue du premier colloque international organisé par le Laboratoire de résistance sémiotique, Penser la résistance en sémiotique, qui aura lieu à l'Université du Québec à Montréal, les 11 et 12 septembre 2014.
« Mais quelle est, pour la multitude contemporaine, l’abondance virtuelle qui sollicite l’option fuite au détriment de l’option résistance ? »
— P. Virno, Grammaire de la multitude.
« Tu n'y gagneras rien; si cette porte s'ouvre, je m'enfuis. »
— J. P. Sartre, Huis clos.
Le paradoxe environnemental de l’homme contemporain
La biosémiotique propose d’étudier les systèmes signifiants avec une portée plus large que celle traditionnellement prescrite par la doctrine linguistique suivant l’essor qu’a connu la pensée de Ferdinand de Saussure au cours du XXe siècle. Reprenant à son compte les travaux de Charles S. Peirce et couplant ses théories sur le signe à la cybernétique et à la biologie, la pensée biosémiotique – T. A. Sebeok((T. A. SEBEOK, Semiotics and the Biological Sciences : Initial Conditions, 1995. Pénultième brouillon en vue d'une conférence devant être délivrée le 2 novembre 1995, à l'occasion de la First Annual Conference of the Semiotics Research Unit de l'Université de Toronto : «Semiotics as a Bridge Between the Humanities and the Sciences». En ligne : <http://www.academia.edu/1063342/Thomas_A._Sebeok-Semiotics_and_the_Biological_Sciences_Initial_Conditions>.)), C. Emmeche((C. EMMECHE, Selected Publications, Niels Bohr Institutet, Københavns Universitet. En ligne : <http://www.nbi.dk/~emmeche/publ.html>.)), K. Kull((K. KULL, Papers available on-line by Kalevi Kull (in English), Zooloogia- ja Botaanika Instituut. En ligne : <http://www.zbi.ee/~kalevi/vaheleht.htm>.)), J. Hoffmeyer((J. HOFFMEYER, Jesper Hoffmeyer’s Website (version anglaise). En ligne : <http://www.jhoffmeyer.dk/One/english-intro.html>.)), S. Brier((S. BRIER, «Søren Brier», Cybersemiotics. Transdisciplinary Theory of Information, Cognition, Meaning, Communication and Consciousness. En ligne : <http://cybersemiotics.com/content/s%C3%B8ren-brier>.)), notamment – se propose d’observer l’ensemble des interactions du monde vivant – végétal, animal ou humain – tel que cela devient possible à partir du moment où l’on conçoit, suivant Jakob von Uexküll, que tout organisme communique par l’usage de modèles affectivement construits (cf. le concept d'Umwelt, environnement sensoriel ou « monde propre ») et évolue, avec d’autres, à l’intérieur d’une niche écologique donnée.
Si l’on considère traditionnellement que l'absence de système nerveux rend les végétaux entièrement dépendants à la niche écologique qui les environne, les animaux, au contraire, et plus spécifiquement l’individu humain, pour ce qui m’intéresse, se caractérise par la nécessité qu’il a d’agir sur son environnement pour favoriser l’homéostasie (ou la stabilité de son système). La biologie comportementale et la neurophysiologie ont démontré que le schéma général d’action de l’individu est orienté en fonction de la recherche de gratification, celui-ci agissant suivant des artéfacts mnémoniques (engrammes) qui sont autant de traces biologiques codifiées de son expérience passée inscrites à même son système limbique (système dominant l’affectivité qui joue un rôle prépondérant dans l’établissement de la mémoire à long terme). Quand on sait l’importance que recouvre l’habitude dans les théories de l’interprétation chez Peirce, on ne peut que reconnaître la pertinence de conjoindre les disciplines sémiotique et biologique, car cette dernière indique que c’est effectivement la mémoire à long terme qui permet la répétition de l’expérience agréable et la fuite ou l’évitement de l’expérience désagréable (au-delà de la nociception) dans le processus d’interprétation de l’environnement, lequel sert à toute fin pratique la stabilité de l’organisme.
Or dès 1970, le biologiste français Henri Laborit s’attarde à révéler le paradoxe environnemental de l’homme contemporain. Il écrit, dans La nouvelle grille (1974) : « Le carcan des interdits, des hiérarchies, des structures sociales, inhibant toute activité gratifiante, n’est jamais plus lourd qu’au sein des sociétés urbaines contemporaines en pays industrialisés puisque la fuite est impossible. C’est sans doute pourquoi c’est au sein de ces sociétés uniquement gouvernées par la production, où l’homme n’est qu’une machine productrice de marchandises, que l’agressivité et la violence, gratuites en apparence, sont le plus fréquemment rencontrées((H. LABORIT, La nouvelle grille, Paris, Gallimard, coll. « Folio essais », 1986 [1974], p. 76.)). » En effet, à l'échelle macrospécifique, l’entente mutuelle sur une réaction d’évitement (mutual avoidance) – un réflexe comportemental primitif que l’on observe chez pratiquement toutes les espèces animales – est proscrite par la nature du contrat social qui nous lie aujourd’hui, nous humains civilisés. Or, si l’angoisse résulte essentiellement de l’impossibilité de réaliser un comportement gratifiant, la réaction la plus simple et la plus naturelle pour y échapper paraît bien être l’agressivité ((Cf. notamment J. M. R. DELGADO, «Aggression and defense under cerebral radio control», in V. C. D. Clemente & D. B. Lindsley (éds.), UCLA Forum in Medical Sciences, no. 7, 1967 : «Aggression and Defense. Neural Mechanisms and Social Patterns», Berkeley, University of California Press, p. 171-193.)). Aussi faut-il reconnaître le propre de l’homme, ce qui, semble-t-il, le distingue fondamentalement de toutes les autres espèces animales, soit la fuite dans l’imaginaire ((Cf. H. LABORIT, L’agressivité détournée : Introduction à une biologie du comportement social, Paris, Union Générale d’Édition, coll. «10/18», 1970 ; Éloge de la fuite, Paris, Gallimard, coll. «Folio essais», 1995 [1976].)).

Lignes de fuite
J’entends donc, l'automne prochain, à l'occasion du premier colloque du Laboratoire dont le thème est Penser la résistance en sémiotique, discuter de la valeur de la fuite en tant que forme possible de résistance, partant du principe que celle-ci comme celle-là, la résistance comme la fuite, doivent toutes deux avoir pour fin l’homéostasie. Seront soulevées, au prisme de la biosémiotique, les notions d’escapisme, d’organisation sociale axée sur la dominance et d'asservissement sémiotique, mais également, reprenant en cela certains aspects de la pensée de Félix Guattari, du devenir-machine (de guerre)((Cf. F. GUATTARI, Lignes de fuite : pour un autre monde de possibles, La Tour d'Aigues, Éditions de l'Aube, 2011.)) et d'une forme de résistance proprement sémiotique.
Voir également, dans mon carnet :
