« Quand je serai mort, ces objets qui m’ont connu cesseront de me haïr. Quand ma vie en moi sera éteinte, quand j’éparpillerai enfin cette unité qui m’avait été donnée, alors le tourbillon changera de centre, et le monde retournera à son existence. Les affrontements du oui et du non, les tumultes, les rapides mouvements, les oppressions n’auront plus cours. Quand s’arrêtera le courant glacé et brûlant du regard, quand cessera de parler cette voix cachée qui simultanément affirmait et niait, quand tout ce vacarme hideux et douloureux se sera tu, le monde refermera simplement cette blessure, et étendra sa couche de nouvelle peau douce et calme. » — J.M.G. Le Clézio, L'extase matérielle((J.M.G. LE CLÉZIO, L’extase matérielle, Paris, Gallimard, coll. «Folio essais», 1992 [1967], p. 267.)).
Logique de la mort ultralibérale
Dans son essai de 2012, Suicide & sacrifice, Jean-Paul Galibert avance l’idée selon laquelle, d’une part, le suicide est le sacrifice idéal et, d’autre part, l’hypercapitalisme nous y pousse massivement, car il aurait trouvé en lui le tri sélectif le plus efficace : « Le suicide est le mode de sélection idéal, car la victime assure elle-même sa destruction((J.-P. GALIBERT, Suicide & sacrifice, Paris, Éditions Lignes, 2012, p. 22.)). » Aux formes de tri sélectif autoritaires qu’a connu le XXe siècle — camps de concentration et d’extermination, pogromes, purges, génocides, etc. — se serait substitué un mode d’élimination beaucoup plus fin, beaucoup plus sournois et qui ne repose pas sur une excroissance administrative et opérationnelle à l'organisation sociale générale, mais s'y trouve parfaitement intégrée. Le marché croit s'autoréguler, les politiques font le nécessaire pour nous le laisser croire : « Point besoin de tueurs, de massacres, ou d’administration de la mort. Aucun besoin d’argent : c’est la victime qui assure les coûts. Aucun risque pénal : c’est la victime qui porte l’entière responsabilité de sa mort. Aucune contrainte : la victime fait elle-même le choix de la mort. Le suicide est une mort vraiment très libre. Le suicide est la mort ultralibérale((J.-P. GALIBERT, ibid., p. 22.)). »
Autre avantage, mais tout dépend évidemment du point de vue : le suicide est économiquement sélectif. Galibert observe, en s’appuyant sur le Rapport de l’institut national de veille sanitaire (France, avril 2010), que les riches se suicident moins que les pauvres. À titre d'exemple sommaire : les employés et les ouvriers se suicideraient trois fois plus que les cadres. Yves Citton, dans Renverser l’insoutenable (2012), fait part d’observations similaires en s’attardant particulièrement aux récentes vagues de suicides dans deux entreprises, l’une française et l’autre chinoise. De 2006 à 2012, il y aurait eu 35 suicides réussis parmi les employés de France Télécom, dont 10 seulement au cours de l’année 2010((«Suicides à France Télécom : un document accablant pour la direction», Le Monde, 7 mai 2013. Disponible en ligne : <http://www.lemonde.fr/societe/article/2013/05/07/suicides-a-france-telecom-un-document-accablant-pour-la-direction_3173126_3224.html>.)). Du côté de la plus grosse entreprise chinoise, Foxconn — où sont notamment produits nos iPad, iPhone, iPod et autres produits technologiques d’Apple, produits de luxe qu’on se plaît à faire croire qu’ils nous sont devenus indispensables —, les chiffres sont moins certains. Pour l’année 2010 seulement, certaines sources font état de 18 tentatives, dont au moins 14 auraient réussi. Bien que les patrons de l’usine et les autorités chinoises tâchent tant bien que mal de masquer l’affaire, suffisamment d’information filtre pour qu’une page Wikipédia (version anglaise) existe à ce sujet((«Foxconn Suicides», Wikipedia : <http://en.wikipedia.org/wiki/Foxconn_suicides>.)). Toutes proportions gardées, fait remarquer Citton, « 13 morts sur 420 000 employés situent le taux de suicide de Foxconn au quart seulement de la moyenne nationale chinoise (qui est de 12 pour 100 000). Avec 15 suicides par an pour environ 100 000 employés, France Télécom était également en dessous de la moyenne française de suicides relatifs aux 20-60 ans, qui est de 19,6 pour 100 000((Y. CITTON, Renverser l’insoutenable, Paris, Seuil, 2012, p. 22.)). »
Tout cela ne serait sans doute pas digne d’intérêt si nous ne pouvions en tirer deux corollaires d'importance. D’une part, il s'agit d’une inquiétante tendance observable, mais dont les raisons demeurent encore taboues, car la couverture médiatique qui entoure ces phénomènes s'exerce sur un mode plus sensationnel que critique. D’autre part, il importe de noter que France Télécom a toujours été considéré comme un fleuron de l'industrie des télécommunications françaises et que les usines de Foxconn sont considérées comme un modèle paradigmatique de développement industriel et économique en Chine((«Suicides chez Foxconn : la Chine s'interroge sur son modèle économique», Le Point.fr, 3 juin 2010. Disponible en ligne : <http://www.lepoint.fr/monde/suicides-chez-foxconn-la-chine-s-interroge-sur-son-modele-economique-03-06-2010-462309_24.php>.)). Si les employés de France Télécom, comme un peu partout en occident (mais surtout en Europe et particulièrement dans les grandes entreprises françaises), brillent par leur haut taux d'absentéisme((«Comprendre la hausse de l'absentéisme au travail: chiffres clés et idées reçues», L'Expansion (L'Express), 5 septembre 2013. Disponible en ligne : <http://lexpansion.lexpress.fr/entreprise/comprendre-la-hausse-de-l-absenteisme-au-travail-chiffres-cles-et-idees-recues_400313.html>.)) (que certains identifient à la démotivation, voire à la dépression ambiante, en voie de se généraliser), les ouvriers chinois de Foxconn, en revanche, redoublent de productivité pour rester dans les rangs. Les usines de Shenzhen sont de gigantesques complexes ou les employés sont logés (8 personnes par chambre) et nourris. Comme dans plusieurs autres camps de travail chinois (c'est bien de cela dont il s'agit)((S. TREMBLAY-PÉPIN, «L’autre personnalité 2012 : le camp de travail chinois», IRIS — Institut de recherche et d'information socio-économique. En ligne : <http://www.iris-recherche.qc.ca/blogue/l%E2%80%99autre-personnalite-2012-le-camp-de-travail-chinois>.)), on trouve dans la cité Foxconn de Shenzhen des cinémas, des hôpitaux et des piscines; tout le nécessaire pour que les employés n’aient pas à quitter les lieux et qu'il n'en ressentent pas pour autant, peut-on se laisser croire, la désagréable impression d'être emprisonnés, isolés comme ils le sont du reste du monde. Dans les faits, l'employé concentrationnaire est toujours au service de l’entreprise. Son temps improductif ne diffère pas, en terme de situation géographique, de son temps productif (10 à 12 heures de travail par jour), le plus souvent en combinaison faite de matière plastique et dans des lieux aseptisés — les composantes électroniques ont de ces caprices.
Un cas en particulier du côté de Foxconn relèverait de l’anecdote si ce n’était de la réponse de l’entreprise aux événements entourant les dernières volontés d'un suicidé. Citton rapporte que dans une note laissée derrière lui, un suicidé aurait expliqué son acte par l’espoir d’un versement compensatoire à sa famille, laquelle pourrait ainsi subsister grâce aux indemnités versées par l’entreprise pour son décès. La réaction des dirigeants fut prompte : calculateurs avisés, ils ont aussitôt fait installer des filets anti-suicide (les désespérés avaient pris l’habitude de se défenestrer du haut d’un immeuble particulièrement élevé). À long terme, cela revient bien moins cher que de verser des indemnisations aux proches des suicidés. « Les filets de la Foxconn City, écrit Citton, sont symptomatiques de notre époque en ce qu’ils tentent – selon une folie calamiteusement rationnelle – de rendre durable l’insupportable((Y. CITTON, Renverser l’insoutenable, op. cit., p. 26.)). »
La morale de l’État esclavagiste
Dans un passage assez célèbre de La Richesse des nations (1776), le philosophe et économiste écossais Adam Smith observe que la division du travail et les chaînes de montage qu'a imposés l’industrialisation a permis de produire 48 000 épingles par jour là où autrefois, selon les méthodes artisanales, on en fabriquait seulement 200. Il s’agit d’un accroissement de l’ordre de 24 000%, ce qui n’est pas sans faire dire à Smith qu'il s'agit évidemment d'un bond sans précédent — et que cela ne peut que profiter à la croissance. Un pur bienfait pour l’humanité, serions-nous amenés à croire. Seulement, a-t-on réellement besoin de 48 000 épingles par jour (surtout depuis l'invention de la couche jetable...)?
Dans un bref essai de 1932 intitulé Éloge de l’oisiveté, le philosophe britannique Bertrand Russell, critiquant son époque pour ce qu’elle se serait justement laissée aliéner par les théories d’Adam Smith, reconnaît néanmoins que les avancées techniques qui caractérisent l'époque moderne ont permis de diminuer considérablement la somme de travail requise pour procurer à chacun les choses indispensables à la vie. Soit, nous devons nous aussi le reconnaître. Quatorze ans après l'armistice de 1918, Russell effectue un retour sur le contexte exceptionnel de la Première Guerre mondiale pour expliquer qu'au cours de celle-ci il fut prouvé de manière indéniable que l’organisation scientifique de la production permet de limiter considérablement l'exploitation des forces de travail dans la mesure où, une portion considérable des hommes ayant été mobilisés, une infime partie de la population a, durant cette période, servi à la production des biens de consommation usuels, et cela de manière tout à fait efficace, en plus de l'imposante production militaire : des balles et des obus en quantité suffisante pour tuer 9 millions de personnes et en blesser 20 millions d'autres.
Remarquant cela, s'étonne Russell, on aurait dû prendre acte de l’inutilité des quarts de travail prolongés. On aurait mieux fait de réduire le quart de travail à quatre heures par jour, soutient-il, « au lieu de quoi, on est revenus au vieux système chaotique où ceux dont le travail était en demande devaient faire de longues journées tandis qu’on abandonnait le reste au chômage et à la faim. Pourquoi? Parce que le travail est un devoir et que le salaire d’un individu ne doit pas être proportionné à ce qu’il produit, mais proportionné à sa vertu, laquelle se mesure à son industrie((B. RUSSELL, Éloge de l’oisiveté, trad. de l’anglais par M. Parmentier, Paris, Allia, 2012 [1932], p. 18.)). » Autrement dit, le chômage est la conséquence concrète d'une idéologie perverse selon laquelle le travailleur n'est proportionnellement vertueux (ou toléré) qu'à la mesure du temps qu'il aura fourni à l'effort général de production. Chacun voulant l'être davantage que son voisin (la cour connaît ses concurrences), le travailleur dont l'effort supplémentaire est en demande donnera volontiers sa santé en échange d'un appoint moral. Ce que Russell ne se gêne pas de dénoncer, fustigeant — mais avec un certain flegme tout de même — ce qu'il appelle la morale de l’État esclavagiste.
Russell s’attaque donc de front à l’idée selon laquelle le travail est une vertu. Pour lui, il n’existe que deux types de travail. D’une manière réductrice, mais éloquente, il définit le premier type de travail comme consistant à déplacer une certaine quantité de matière se trouvant à la surface de la terre, ou dans le sol même (différence); le second, à dire à quelqu’un d’autre de le faire (répétition) :
Le premier type de travail est désagréable et mal payé; le second est agréable et très bien payé. Le second type de travail peut s’étendre de façon illimitée : il y a non seulement ceux qui donnent des ordres, mais aussi ceux qui donnent des conseils dans le genre d’ordres à donner. Normalement, deux sortes de conseils sont donnés simultanément par deux groupes organisés : c’est ce qu’on appelle la politique((B. RUSSELL, ibid., p. 12.)).
À ces deux types, il convient d’en ajouter un troisième : les propriétaires fonciers. Cette troisième classe, plus respectée que ne l’est aucune des deux autres du seul fait de ses possessions, est en mesure de faire payer aux autres le privilège d’être autorisés à exister et à travailler. « Ces propriétaires fonciers sont des oisifs, écrit Russell, et on pourrait donc s’attendre à ce que j’en fasse l’éloge. Malheureusement, leur oisiveté n’est rendu possible que par l’industrie des autres; en fait, leur désir d’une oisiveté confortable est, d’un point de vue historique, la source même du dogme du travail. La dernière chose qu’ils voudraient serait que d’autres suivent leur exemple((B. RUSSELL, ibid., p. 12-13.)). » La solution idéale? Ne pas offrir de travail du tout afin de s'assurer de minimiser le nombre de concurrents directs à l'obtention d'une oisiveté similaire. C'est ainsi que la direction de Foxconn, sous pression suite aux scandales médiatiques des suicides et ayant été forcé d'augmenter les salaires des ouvriers de 70%, a finalement choisi de remplacer 500 000 de ses 1,2 million de travailleurs dans ses usines chinoises par un million de robots((G. PONCET, «Un million de robots pour Foxconn», Le Point.fr, 2 août 2011. Disponible en ligne : <http://www.lepoint.fr/high-tech-internet/un-million-de-robots-pour-foxconn-02-08-2011-1358766_47.php>.)). Les robots ne s'épuisent pas, ne mangent pas, ne dorment pas, ne se suicident pas. Ils créent du chômage (et polluent).
Principe de concurrence imaginaire
Historiquement, l’idée que les pauvres puissent avoir des loisirs a toujours choqué les riches. Or, la deuxième moitié du XXe siècle a montré que les exploitants ont compris et assimilé un principe élémentaire : en augmentant les salaires des ouvriers et en leur fournissant des congés, ceux-ci ont désormais le temps et les moyens de consommer ce qu’ils produisent. On nous a donc fait comprendre que les 48 000 épingles produites par jour sont bel et bien nécessaires, ne serait-ce que parce qu’on a les moyens de les acheter. Mieux : les publicitaires nous font miroiter une gamme toujours plus élargie de produits à consommer : un manque, réel ou imaginaire, s'il est ressenti (et c'est le travail des publicitaires d'y parvenir) sera toujours à combler (politique de l'indigence). Il s’agit dès lors de travailler et de consommer dans la perspective de l’imaginaire : travailler et consommer dans le but de consommer les résultats du travail à venir; s’imaginer consommer des produits qui n’existent pas encore (mais que l'on pourra produire), cela confère une motivation au travail! C’est ce que Galibert appelle l’hypertravail : celui qui imagine ajoute de la valeur à la chose convoitée, précisément la valeur du temps qu’il a passé à en imaginer la valeur, l’usage et les qualités. Dès lors, rien ne lui contre-indique de payer pour ce supplément; il voudra même le payer au prix juste, c'est-à-dire au prix fort, celui-là même qu’il aura concouru à faire grimper((J.-P. GALIBERT, Suicide & sacrifice, op. cit., p. 14.)). Ainsi, écrit Galibert,
Le suicide est le mode de sélection idéal, car il a deux faces qui correspondent exactement au choix devant lequel l’hypercapitalisme nous place : l’hypertravail ou la mort. Chacun choisit sans choisir de devenir suicidaire, d’être le consommateur boulimique et compulsif, le téléspectateur perpétuellement frustré qui tente d’imaginer avec ses marchandises le plaisir qu’il a imaginé devant sa télévision. Le suicidaire passe sa vie à imaginer sa vie, parce que c’était cela ou la quitter. Le suicidaire choisit l’imaginaire : il est celui qui préfère l’imagination au suicide, et donc l’inexistence à la mort. Le suicide est le mode de sélection idéal pour obtenir la première obéissance absolue depuis l’esclavage : obéir à tout, ou mourir((J.-P. GALIBERT, ibid., p. 22.)).
Logique des gains marginaux
Chaque décennie creuse davantage le même sillon, dans la même logique procédant du mot d’ordre d’Adam Smith : productivité. Sous l'emprise d'une dynamique de standardisation planétaire où les délocalisations ne sont pas bien plus compliquées à réaliser qu'un puzzle à 100 morceaux, aucun employé d'aucune fabrique d’épingles ou de composantes électroniques au monde n'échappe à la concurrence déshumanisante, toujours davantage poussée à ses limites. De leur retranchement économiciste, les patrons (dont l'éducation se borne généralement à la gestion) ne se gênent pas pour augmenter ponctuellement d'un cran la pression, « pour arracher le centime d’économie ou le point de croissance qui fera la différence((Y. CITTON, Renverser l’insoutenable, op. cit., p. 24.)) ». Il s'agit d'une différence absolument théorique pour les investisseurs anonymes et les traders boursiers qui peuvent décider en un clin d’œil du bond ou du déclin de l’action d'une entreprise, mais d'une différence bien réelle, viscérale pour les employés de cette même entreprise. « Grâce au développement des techniques de management, des dispositifs de plus en plus performants sont mis en place pour extraire un travail de plus en plus intense de la main-d’œuvre employée, afin d’accroître (marginalement) la productivité((Y. CITTON, ibid., p. 24.)) », écrit Citton. Gruger, gruger à réduire à néant ses employés pour gagner des fractions de points en bourse. C’est un jeu qui fait évidemment beaucoup de perdants. Alors on installe des filets anti-suicide, pour éviter le pire. Puis, tout compte fait, mieux vaut utiliser des robots : eux n'attirent pas l'attention médiatique; ils ne recueillent pas la pitié distante des ONG occidentales. Même que certaines associations véhiculant une idéologie plus que douteuse, dite de la singularité, se réjouissent de la montée en puissance des robots et souhaitent les voir remplacer, à terme, l'ensemble du corps travailleur((D. J. HILL, « 1 million robots to replace 1 million human jobs at Foxconn? First robots have arrived », Singularity HUB, 12 novembre 2012. En ligne : <http://singularityhub.com/2012/11/12/1-million-robots-to-replace-1-million-human-jobs-at-foxconn-first-robots-have-arrived/>.)), cela au moment où d'autres, manifestement désorientés quant aux priorités politiques en ce bas monde, réclament la reconnaissance des droits des robots((G. LE GUILCHER, «Pourquoi les robots auront bientôt des droits», Les Inrocks, 2 octobre 2013. Disponible en ligne : <http://www.lesinrocks.com/2013/10/02/actualite/pourquoi-les-robots-auront-bientot-droits-11432329/>.)).
La pression au travail, ne serait-ce que pour garder son travail, est devenue telle que travail et suicide sont désormais à penser de manière conjointe, comme les deux variables (inaliénables) d’une même équation (insoutenable). La faute revient évidemment en grande partie aux individus de ces deux classes identifiées par Russell : au premier rang, les propriétaires exploitants et, au second, tous ceux qui donnent des ordres au profit des premiers, qui commandent le suicide sous couvert de rentabilité — la faute leur revient, car rien ne permet de les décharger moralement des morts dont ils sont directement ou indirectement responsables —, mais elle relève aussi, inextricablement, de la forme sournoise de la tyrannie qui régit la structure actuelle du capitalisme financier, que plus rien ne régule sinon les aléas de l’industrie et ses impondérables de productivité, de rentabilité; un géant décapité qui pille et s'enrichit de l’argent de tout un chacun, centralisé à présent dans le système financier mondial, argent qui « travaille » jour après jour, à travers des millions de transactions virtuelles mondialisées, anonymes, insouciantes, dans un parfait esprit de perfidie banalisée. Car l’hypercapitalisme est un mode de production doublé d’un mode de destruction : « l’essentiel de la haute rentabilité, écrit Galibert, vient du démantèlement de pans entier de l’appareil productif. La chasse au salaire est ouverte. L’entreprise la plus rentable est celle qui supprime le plus de salaires : dégraissage, chômages techniques, plans sociaux, licenciements, démantèlements. Que deviendrez-vous, si vous n’avez plus de salaire? Mais c’est votre affaire! Un problème privé, personnel, psychologique peut-être…((J.-P. GALIBERT, Suicide & sacrifice, op. cit., p. 17.)) »
Entre suicideur et suicidé subsiste la possibilité d'une résistance marginale (et douloureuse)
Reste l'option du suicide pour s'éviter des ennuis (ou pour les fuir, plutôt, épuisé), solution extrême que la vaste majorité parviendra sans doute à éviter — la mort n'étant pas particulièrement alléchante — en se maintenant à la lisière de l’irréversible pour, plutôt qu'un suicidé, ne plus être qu'un suicidaire — car, n'est-ce pas, ne pas se tuer ne fait pas de soi quelqu'un de vivant pour autant. À cette condition s'ajoute la possibilité additionnelle de voir poindre en soi les tendances les plus dangereusement fascisantes au cœur du diktat des marchandises — ce qui revient à être suicidaire et suicideur((Le « suicideur », terme forgé par Galibert, « correspond au rôle, puni par la loi, de celui qui vous incite au suicide. Il correspond plus ou moins au commanditaire dans le cas du meurtre. Mais le suicide est le seul meurtre sans meurtrier : c’est un meurtre où le coupable, par définition, est déjà mort. Ce meurtre sans coupable dégage une puissante onde de culpabilité qui dissuade chacun de chercher d’autres responsables. Il en résulte que le suicideur est encore moins souvent puni que le commanditaire. À plus forte raison s’il a la puissance, l’ubiquité d’un système social bien établi ». J.-P. GALIBERT, ibid., p. 12.)). Pour s'en sentir moindrement victime, joindre la marche destructrice, s'en faire le complice; s’obtenir des faveurs pendant que les corps, partout autour, s'effondrent.
Les premiers signes d'évidence de l'effondrement d'une civilisation sont les plus douloureux pour qui sait ressentir la honte de s'en reconnaître partie prenante. Tout ne lâchera pas d'un coup, mais les plus résistants sont souvent aussi les plus sensibles — les plus susceptibles de se laisser aller à l'abandon ultime, reconnaissant que la monstruosité de l'espèce ne peut se mesurer qu'à l'ampleur de la tâche nécessaire à son redressement, tâche qui ne saurait par elle être dessinée sur le long cours. La mesure grandissante du désordre de notre système en constante densification finit par peser fatalement sur les corps en présence. La résistance est d'abord un principe physique.
Mais parce qu'elle est affaire de conscience, elle est aussi une quête de justice.
Pour résister, contestez d'abord la justice
Derrière le néolibéralisme aujourd’hui tout-puissant se profile les longues dents d'un système idéologique opportuniste développé par la trop influente École de Chicago et son inspirateur principal, l'économiste autrichien Friedrich Hayek. Toute justice se base sur le rapport conflictuel entre liberté et égalité. L'idée de Hayek, pour contourner le problème, était de faire de l’égalité non pas une affaire de substance, mais uniquement de procédure. « Dorénavant, la seule égalité dont on devrait se préoccuper serait l’égalité formelle des droits abstraits qui sont reconnus aux membres d'une société. Dès lors que la loi n’interdit à personne l’accès aux biens, aux services ou aux positions désirables, l’égalité est respectée. Que certains manquent de moyens pour accéder à ces biens, services ou positions relève de leur responsabilité personnelle, non d’un problème social((F. HAYEK, Droits, législation et liberté, 2e partie, Paris, PUF, coll. « Quadrige », 1995 [1974]; Y. CITTON, Renverser l’insoutenable, op. cit., p. 104.)) ». Galibert adopte certes parfois un ton par trop désinvolte ou désabusé, mais il n'a pas moins raison sur le fond, sa conclusion s'appuyant essentiellement sur l'idéologie dominante et ses effets observables. Personne ne vous recueillera, les filets n'ont jamais été installés pour vous sauver; ils ne l'ont été que dans une pure logique calculatrice où la mort, à ce moment-là, n'était pas l'option la plus rentable. Le moment viendra.
En 1983, Michael Walzer avançait l’idée de «Sphères de la justice» : l’injustice est le résultat de la prédominance ou de la tyrannie permettant à ceux qui détiennent un certain type de bien (richesse monétaire, beauté physique, éducation, pouvoir politique) de commander l’obtention d’un autre type de bien appartenant à une sphère différente((M. WALZER, Sphères de justice. Une défense du pluralisme et de l’égalité, Paris, Seuil, 1997 [1983]; Y. CITTON, Renverser l’insoutenable, op. cit., p. 110-111.)).
Cumulez ces deux notions, Hayek et Walzer, renforcez-les d'un ou deux détails pigés plus haut chez Russell, Galibert ou Citton (histoire de vous conférer un sentiment d'indignation justifié) et obtenez un portrait de la vie sociale d’aujourd'hui, de la pression qu’elle implique, des frustrations et de l’impuissance qu’elle impose (que vous connaissez déjà). Certains cas sont éloquents, mais l’ordinaire de chacun tend à démontrer l’insoutenable d’un tel état de faits, dont profitent largement ceux qui détiennent un pouvoir d’intervention massif entre les sphères de la justice.
Dans l'idée d'une politique des pressions comme la développe Yves Citton, dans l'optique de favoriser le développement d'une posture de résistance active (comme me l'impose ma vie qui palpite et ma conscience qui fulmine), s'il y a un lieu où exercer notre pression, c'est peut-être d'abord vers le système de justice qu'il convient de l'orienter.
Bien sûr, tout ceci ne constitue qu'une ébauche quant aux gestes concrets à poser, une orientation tout au plus, mais c'est déjà répondre à une affectivité pressante par une réflexion appliquée.

