«Inachevée, naïve et fragmentée (résistante), la forme», discours non prononcé lors de la table-ronde du lancement du Laboratoire de résistance sémiotique, le 7 octobre 2013 à l'UQAM.
* Je ne sais pas ce qui m’a mené à considérer mon milieu comme un univers dur et malsain, mais lorsque j’ai entendu pour la première fois le nom du laboratoire, je n’ai pas douté une seconde qu’il s’agissait d’une résistance face à l’institution universitaire et ses diverses violences.
* Lorsque Ça nous regarde, personnellement, directement, ce n’est pas l’évidence. Ce n’est qu’un croisement de regards.
* Il y a peu de temps, j’ai reçu un conseil précieux: être responsable d’une forme. Le responsable est coupable de ce qu’il a produit, il devra en répondre, en assumer l’énonciation. Il aura aussi à le défendre, à le protéger, comme un enfant, il en aura la garde. Être responsable de sa forme, c’est l’avoir choisi indépendamment de ce qui était proposé, encouragé, répété. C’est se détourner de ce qu’on nous enfonce dans la gorge à force de réprimandes ou d’encouragements, de ce qu’on reproduit par habitude ou par désir d’inclusion.
* La forme, celle d’un texte au moins, a son propre pouvoir de résistance.
* Admettons qu’il y aurait d’abord à se laisser mener par la langue. Novarina l’exprimait ainsi: «La langue, qui est notre chair, ne peut pas être domestiquée. Les écrivains que j’aime ne sont pas tant ceux qui la maîtrisent, mais ceux qui parfois sont terrassés par elle, qui la combattent et sont parfois vaincus, emportés par le flot((V. NOVARINA, Devant la parole, Paris, P.O.L., 1999, p.78.))». Et dans ce flot, il n’y a pas qu’à se perdre, il y a à devenir attentif. Par ce chemin, si j’accepte de le suivre, je peux observer ce qui me dépasse.
* Le dompteur laissa tomber le fouet et le tabouret, regarda la bête qui le regardait, indifférente pour un temps. Il dut faire le deuil d’une jambe, mais les nuits qui suivirent, il pu s’endormir contre l’ardent animal.
* On m’encourage une fois de plus à produire un texte léché, «scientifique», mat, lourd, structuré, violent et ainsi avoir l’air de savoir ce que je veux dire et de l’avoir dit, avoir l’air de proposer un objet achevé. Ce qui aurait pu être proposé, suggéré est effacé au profit (ce mot n’est pas innocent) de ce qui doit être dit. Comme si, de cette façon, l’essentiel serait livré. J’oserai demander ce qu’on entend par essentiel.
* Et voilà qu’apparait et s’installe l’idée du texte en fragments. Le fragment remet en question la pensée rationnelle, dualiste et logique ainsi que ses exclusions. Il rejette l’opposition traditionnelle entre la partie et le tout et se présente comme une véritable problématisation de la forme ((G. MICHAUD, Lire le fragment, Montréal , Éditions Hurtubise, 1989, p.30.)). Jamais il ne se donne, pour cela il est à mes yeux la forme idéale de la résistance.
* Quelques ineffables ont couru. Nous les avons senti glisser entre les lignes et leur présence était rassurante. Le texte vivait.
* Les romantiques héritent du fragment d’abord par Chamfort lors de la première publication de Pensées, Maximes et Anecdotes, lui-même inspiré par les moralistes français et anglais. Ce qu’on nomme le romantisme théorique apparaît à une période où l’Allemagne est plongée dans un trouble profond. Elle est contrainte par la rupture de son équilibre économique, mais aussi par des problèmes sociaux complexes qui mènent à d’incessants soulèvements du peuple. Il s’agit d’une crise complexe (complète), à la fois sociale et morale, politique et kantienne ((Ph. LACOUE-LABARTHE & J.L. Nancy, L’absolu littéraire, théorie de la littérature du romantisme allemand, Paris, Édition du Seuil, «Collection Poétique», 1978, p.14.)).
* Le retour du fragment dans les années soixante-dix marque une autre crise, celle-là dans la théorie littéraire. En réaction contre la structure, des théoriciens voient le fragment comme l’outil parfait d’une nouvelle réflexion. Ils produisent des objets résistants. Ginette Michaud, qui s’est intéressé à cette réappropriation de la forme romantique, considère que le fragment est un symptôme majeur de «la dégradation du champ théorique qui sur la scène critique (littérature et philosophie mêlées) de la France poststructuraliste, est précisément décrite en cette fin des années soixante-dix en termes d’"effondrement" ou de "fragmentation"((G. MICHAUD, op.cit, p.9.))». Les textes en fragments se tiennent dans un écart, sur une frontière indécise entre critique et littérature, théorie et fiction. De nouveau, le fragment est symptôme d’une crise, il refait surface dans un moment de déséquilibre.
* Du sens il ne restait que des gravats. Il fallait reconstruire par les ruines. Peut-être pour les ruines.
* Pour Blanchot, l’appel du fragment vient de «la passion de penser et l’exigence quasi abstraite, posée par la poésie, de se réfléchir et de s’accomplir pas sa réflexion((M. BLANCHOT, L’entretien infini, Paris, Éditions Gallimard, 1969, p. 518.))». Le fragment y arrive « avec une rigueur inexorable, mais sous un postula nouveau, à savoir que les rapports de cet espace ne satisferont pas nécessairement au concept d’unité, de totalité ou de continuité((ibid, p. 510.))».
* Rudimentaire fût renommé. Vestigial était plus approprié pour ce texte certes encore à ses débuts, insuffisant, peut-être médiocre, mais écrit des vestiges, des ruines, des gravats. Moins neuf qu’on aurait pu croire.
* Elle y glisse ses doigts. Il y a la gravelle, quelques morceaux de bois, beaucoup de poussière. Ses mains se couvrent de poudre blanche et douce qu’elle salira bientôt avec le sang qui coule sur ses jambes. Elle semble chercher quelque chose dans l’amoncellement, un indice ou un objet précieux. Pourtant ce qui l’intéresse se tisse d’entre les décombres.
* L’informe, c’est-à-dire ce qui est d’une forme indécise est, en parlant d’un texte, ce qui n’est pas encore mis dans l’ordre où il doit être, qui n’est pas suffisamment élaboré, travaillé. Ce qui est informe serait inesthétique, laid. Non loin, l’informel ne se soumet pas à des règles strictes et officielles et est réalisé de façon spontanée. Suit le difforme, définit par sa forme irrégulière, contrefaite. Et le difformel alors ?
* L’écriture fragmentaire rend problématique l’œuvre achevée. Ce n’est pas, insiste Blanchot, parce qu’elle se refuserait à l’accomplissement, mais «parce que – par-delà la conception de l’œuvre unie et fermée sur elle-même, organisant et dominant les valeurs transmises par l’acquis traditionnel -, elle explore l’espace infini((ibid, p. 510.))».
* Un écrit fragmenté rappelle que «l’inachevé peut, ou même doit, être publié» et qu’inversement ce qui est publié n’est pas nécessairement achevé((Ph. LACOUE-LABARTHE & J.L. Nancy, op.cit, p. 62.)). L’écriture fragmentaire ne s’arrête pas à sa signification, d’ailleurs, elle «ignore la suffisance, elle ne suffit pas, elle ne se dit pas en vue d’elle-même, elle n’a pas pour sens son contenu((M. BLANCHOT, op.cit, p. 229.))». Écrire en fragments suppose que l’on permette à la pensée d’être inachevée.
* «Est-ce que le fragment est une parole en crise?» dit R.N. «Ou de la crise?» dit l’autre.
* L’organisation, l’ordre dans un texte linéaire servent principalement le lecteur. Cette forme permettrait de rendre accessible les idées et de leur donner une apparente logique. Bien. Mais le fragment ne demande pas au lecteur de saisir, de résumer, de déchiffrer. La lecture a la possibilité d’être, comme le texte, non achevée, jamais terminée. Si quelque chose semble manquer, «c’est parce que l’Acte de manquer, la perte du fondement est partout((G. MICHAUD, op.cit, p.284.))».
* Le lecteur est contaminé, il ne peut plus se contenter de ce qu’on lui offre, il a désormais le pouvoir d’insérer de lui dans les espaces entre les fragments et façonner le sens à la façon d’un modeleur d’argile. Le fragment engage le lecteur et agit comme un déconditionnement, «il l’oblige à reconnaître le pouvoir de la lecture, la lecture comme pouvoir((ibid, p.71.))». L’espace entre les fragments est le silence de l’un dans le dialogue, l’attente, l’appel.
* J’ose trois affirmations. L’écriture des fragments a tout avantage à se pratiquer collectivement. Les découvertes les plus intéressantes ne peuvent se faire par la voie solitaire de la démonstration, mais plutôt dans l’échange, le partage, le mélange, l’amitié et l’amour. Le partenariat doit être rejeté au profit de l’étreinte.
* Il est possible d’être fidèle à soi et au monde sans nier les parts de contradictions et de paradoxes, les zones d’ombres.
* Il y avait trop de lumière. Le doute n’était plus nécessaire. Ceux aptes à se déplacer sous le projecteur s’habituaient à sacrifier quelques intuitions.
* Cette impression qu’il faut agir et que le politique passe par la théorie et la littérature, cette naïveté toute romantique, elle est belle. Il faudra la chérir.
