Pek VAN ANDEL et Danièle BOURCIER, De la Sérendipité. Dans la science, la technique, l’art et le droit. Leçons de l’inattendu, Paris, L’Act Mem, collection Libres sciences, 2009.
Les deux chercheurs, auteurs de cet ouvrage présentent une étude relativement approfondie de ce que l’on nomme « sérendipité »((Terme qui trouve son origine dans Serendip, du nom persan utilisé jadis pour nommer le Sri Lanka, dans le conte narrant les aventures des fils du roi de cette contrée et qui firent preuve d’une grande perspicacité à travers l’observation d’indices.)), une notion qui désigne une forme de déduction inventive dans laquelle les inférences construites à partir d’indices jouent un grand rôle. Structurant leur propos autour de trois grands chapitres, ils organisent leur réflexion à partir d’un état des lieux étymologique permettant de comprendre l’origine du terme, ses usages mais aussi, — et c’est sans doute l’un des aspects les plus intéressants de cette partie de l’étude — son apparition tardive dans la langue française. En effet, cela en dit long sur l’inexistence, de fait, de cette notion tant qu’elle n’est pas nommée, et par conséquent sur l’absence de reconnaissance du phénomène qu’elle désigne. Ils passent ensuite en revue les différentes formes que peut prendre la sérendipité, des cas de découvertes inattendues, imprévues surgissant au détour d’une recherche qui ne visait pourtant pas le résultat ou la chose observés, empruntant aux sciences dites « dures » mais également aux domaines social et politique. En s’appuyant sur le principe de Popper selon lequel « la science commence par des problèmes », les auteurs décortiquent ainsi les règles qui semblent régir le phénomène de sérendipité. La dernière partie de l’ouvrage est consacrée aux enseignements, écueils et perspectives de ce modèle heuristique questionnant les risques de malentendus que ce mode de problématisation est susceptible de véhiculer.
Liant le raisonnement abductif mis en évidence par C.S. Peirce et la sérendipité, Pek lVan Andel et Danièle Bourcier((Pek Van Andel est chercheur en sciences médicales à l’Université de Groningue et Danièle Bourcier est directrice de recherche en sciences sociales au CNRS.)) développent longuement leur étude par une analyse des caractéristiques de ce schéma d’invention scientifique. Définie comme une « théorie de la possibilité » l’abduction gît au cœur de la sérendipité en tant qu’opération logique mêlée d’une « sagacité accidentelle ». Les caractéristiques de la sérendipité (et du processus abductif qui y est associé) sont en premier lieu la non-anticipation : l’observation se produit dans le cadre d’un événement inattendu. Ensuite, l’anormalité de cet événement en fonde davantage encore les propriétés : l’observation surprend et paraît incompatible avec les théories couramment admises. Enfin, la dimension stratégique du raisonnement de l’observateur vient parachever le processus : le fait inattendu doit concourir à alimenter le projet scientifique de l’observateur et à le renouveler. Ainsi, s’il fallait choisir l’un des très nombreux exemples fournis par les auteurs dans le deuxième grand chapitre de leur ouvrage, nous opterions pour l’invention du stéthoscope par Laënnec. Médecin rompu à l’auscultation directe, l’oreille plaquée contre la poitrine de son patient pour diagnostiquer toute anomalie respiratoire ou cardiaque, Laënnec (1781-1826) rencontre un jour en traversant une cour, deux enfants jouant de part et d’autre d’une poutre de bois, l’un appliquant son oreille à l’une des extrémités de celle-ci, l’autre tapotant avec une petite aiguille à l’autre bout. Comprenant que l’enfant pouvait entendre le bruit amplifié par la canalisation acoustique de la poutre, il transféra cette idée à sa pratique médicale. L’auscultation indirecte était née qui permit dès lors de gagner en efficacité dans la détection de différentes pathologies. Tâtonnant dans un premier temps à partir d’un cahier de papier formant un tube, Laënnec introduisait désormais un nouvel instrument dans l’examen médical. Trouver quelque chose que l’on ne cherchait pas et l’intégrer au sein d’un processus de raisonnement revient à éviter l’un des écueils de toute recherche : si l’on maintient un cadre théorique de façon trop rigide, il est difficile d’intégrer de nouvelles observations ; cela contrecarre alors la souplesse que requiert l’analyse abductive. Seule opération logique introduisant de la nouveauté et qui place l’expérience, y compris dans le domaine des sciences humaines et sociales, au même niveau que tout autre outil de la recherche fondamentale, l’abduction s’avère le corolaire de la sérendipité.
La troisième partie de l’ouvrage, enfin, est consacrée aux controverses et malentendus autour des effets inattendus que l’on a pu prendre pour de la sérendipité, et notamment à la confusion qui peut régner entre ce terme et la notion « d’effets pervers ». Distinguant les deux phénomènes, les auteurs précisent que si la sérendipité se manifeste avant tout au sein d’activités artistiques, techniques ou scientifiques, l’effet pervers touche davantage aux logiques collectives dans le cadre de l’application de normes ou de prises de décisions. Ainsi, les effets secondaires observés dans la prise de certains traitements thérapeutiques correspondent également à ces phénomènes inattendus, imprévisibles surgissant alors même que l’on entendait traiter une pathologie et peuvent être assimilés à des « effets pervers ». De même la pseudo-sérendipité est-elle une forme limite de sérendipité lorsque les résultats obtenus et inattendus ne sont par exemple pas nouveaux et sont, par ailleurs, déjà connus des observateurs.
Chance, hasard, accident, la sérendipité est avant tout considérée par Pek Van Andel et Danièle Bourcier comme « l’art d’enlever des œillères ». Ils offrent ici un ouvrage destiné à éclairer un large public au sujet d’une question peu fréquemment approfondie parce que délicate et ont le mérite de définir, de classer et surtout d’illustrer abondamment cette notion. On comprendra, au sortir de cette lecture, de quelle manière il est possible d’esthétiser les sciences par une approche inventive de la recherche. Prouvant une fois encore que médecine, enquête et recherche scientifique relèvent d’un même paradigme, cet ouvrage devrait permettre d’alimenter le débat au sujet de la créativité de tout chercheur ou chercheuse, lorsque la part intuitive de ce/tte dernier/ère éclaire son questionnement.
Viviane Huys
Chercheuse associée, MICA, Bordeaux III.
Vice-présidente de l’Institut InDisciplinAire.
