Ce langage qui fascine mais dont le fonctionnement nous échappe

Dans le plus récent numéro du Cygne noir, revue d'exploration sémiotique, nous avons voulu traiter du concept de sutures, suivant les recherches avancées dans l'ouvrage Sutures sémiotiques du philosophe belge Herman Parret((H. PARRET, Sutures sémiotiques, Limoges, Lambert-Lucas, 2006)). Ici, je reprends une certaine part de mon texte d'introduction à ce numéro pour mettre en évidence une problématique simple qui, de manière générale, se trouve à l'origine des études sémiotiques. Petit exercice de vulgarisation, donc, à l'intention de celles et ceux pour qui résiste la compréhension de ce mot, de ce champ d'études, la sémiotique, et à quoi, trivialement, elle se rapporte.

Comment dire l'évidence (qui n'est pas simple)?

Comment comprendre le rapport complexe qui se joue entre les mots et les choses? Le mot « tigre » ne mord pas, certes, mais il renvoie bien au félin le plus dangereux qui soit et dont chacune et chacun possède, pour elle-même, pour lui-même, une représentation. La disjonction sémantique, peu réfléchie, a toutes les apparences d’une adéquation simple (« tigre » = tigre), mais celle-ci, évaluée, retournée, considérée sous toutes ses coutures, n’en finit jamais de fasciner, car elle ne se laisse définitivement pas saisir (« tigre » n'est pas tigre ; où il est le tigre?). Aussi Ferdinand de Saussure, linguiste suisse, père de la sémiologie moderne, dans sa « Note sur le discours » (non datée) a-t-il, en son temps, observé le problème de la sorte :

Des concepts variés sont là, prêts dans la langue (c’est-à-dire revêtus d’une forme linguistique) tels que bœuf, lac, ciel, rouge, triste, cinq, fendre, voir. À quel moment, ou en vertu de quelle opération, de quel jeu qui s’établit entre eux, de quelles conditions, ces concepts formeront-ils le discours?

La suite de ces mots, si riche qu’elle soit par les idées qu’elle évoque, n’indiquera jamais à un individu humain qu’un autre individu, en les prononçant, veuille lui signifier quelque chose. Que faut-il pour que nous ayons l’idée qu’on veut signifier quelque chose, en usant des termes qui sont à disposition dans la langue? C’est la même question que de savoir ce qu’est le discours, et à première vue la réponse est simple : le discours consiste, fût-ce rudimentairement, et par des voies que nous ignorons, à affirmer un lien entre deux concepts qui se présentent revêtus de la forme linguistique, pendant que la langue ne fait préalablement que réaliser des concepts isolés, qui attendent d’être mis en rapport entre eux pour qu’il y ait signification de pensée((F. de SAUSSURE, Écrits de linguistique générale, textes établis et édités par S. Bouquet, R. Engler & A. Weil, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de philosophie », 2002, p. 277.)).

Le fonctionnement du langage, en effet, paraît bien obscur. Comment les mots sont-ils reliés au choses? Force est d'admettre qu'il existe au cœur de l'usage de la langue une indétermination sémantique, mais celle-ci n'exclut pas pour autant la possibilité de signifiance du langage. C'est même tout le contraire, car seul un idiot (ou enfin, quelqu'un de troublé, ou un provocateur vaguement impertinent, quelqu'un dans ce genre) se permettrait d'affirmer que nous ne communiquons pas. Nous communiquons, et cela fonctionne, de manière générale, relativement bien((Même si la pleine compréhension demeure une denrée rare ; la plupart du temps nous ne comprenons pas tout à fait ce qu’un autre être humain essaie de nous dire. Cf. T. A. SEBEOK, « Toward a Natural History of Language » (1986), dans A Sign is Just a Sign, Bloomington, Indianapolis University Press, 1991, p. 70.)). Mais cela ne fonctionne peut-être pas exactement comme certains peuvent se l'imaginer un peu naïvement.

Le philosophe et logicien américain Willard van Orman Quine a su démontrer la fausseté de l’idée reçue selon laquelle les contenus de nos énoncés se transmettaient réellement d’un interlocuteur à l’autre en situation de communication. La thèse de l’indétermination de la référence est déjà largement connue, mais il ne me paraît pas inopportun d’en rappeler ici les bases. Celle-ci stipule que même l’énonciation indexicale la plus élémentaire (je pointe un tigre et je dis « tigre ») est conventionnelle et comporte toujours une probabilité d’écart interprétatif. L’exemple que Quine utilise pour étayer sa thèse de l’indétermination de la traduction, comme nous le verrons, ne s'appuie pas sur le tigre, mais sur le lapin. Et vive les animaux!

L'indétermination de la traduction et des lapins qui courent

Un linguiste est parachuté en territoire inconnu et se retrouve face à une communauté indigène imaginaire qui parle un langage inconnu de notre linguiste, le jungle. Notre linguiste devra interpréter radicalement la langue en situation d’énonciation et effectuer des rapprochements entre les actions des indigènes et l’expression de leurs énoncés pour parvenir à en saisir le contenu. Si un indigène, pointant ce que notre linguiste reconnaît être un lapin en train de courir dans la plaine, dit « gavagai », alors notre linguiste notera « gavagai = lapin ». Mais comment pourra-t-il être certain que gavagai signifie bien « l’idée de lapin » en tant que concept général? Peut-être gavagai signifie-t-il seulement « lapin en train de courir » ou « cuisse de lapin », voire « animal doté de grandes oreilles ». Une fois qu’il aura appris la langue suffisamment pour pouvoir poser des questions aux indigènes quant à la validité de ses traductions, notre linguiste pourra sans doute ajuster sa traduction, mais jamais il ne sera assuré de son interprétation. L’idée qu’enserre cet exemple est que même l’indigène ne peut être assuré hors de tout doute que sa signification de gavagai est universelle, c’est-à-dire partagée à l’identique par l’ensemble des locuteurs du jungle. L’inscrutabilité et l’indétermination de la traduction (de l’interprétation, et donc de la signification) sont concomitantes à l’apprentissage du langage et ne s’épuisent pas dans son usage((Cf. W. v. O. QUINE, Le mot et la chose, trad. de l’américain par J. Dopp & P. Gochet, Paris, Flammarion, coll. « Champs », 1977.)).

Image tirée de La vallée, France, couleur, 1972, 106 min. Réal. : Barbet Schroeder.
Image tirée du film La vallée, France, couleur, 1972, 106 min. Réal. : Barbet Schroeder. Crédit photo : Les films du losange.

Grâce à cet exemple, qui ne manque pas de nous faire rêver d'être à notre tour parachuté en quelque part encore inexplorée de notre monde, Quine défend une position radicale, physicaliste, qui nie pour toute entité non physique le statut d’existence. C’est en vertu de son principe d’engagement ontologique que ce dernier en vient à nier les significations. En conséquence de cet engagement particulier, Quine tire trois corollaires d’importance – corollaires dont on ne peut manquer de constater la pertinence dans le champ des études sémiotiques :

  1. On peut faire usage de manière signifiante de termes singuliers dans des énoncés sans présupposer qu’il y a des entités que ces termes nomment ;
  2. On peut utiliser des termes généraux (par exemple des prédicats), sans soutenir la thèse que ce sont là des noms d’entités abstraites ;
  3. On peut considérer des expressions comme signifiantes et comme synonymes ou hétéronymes, sans pour autant accepter un monde d’entités nommées « significations ».

Si Quine refuse aux significations le statut d’existence, il ne reconnaît pas moins deux usages au mot « signification » : 1) la possibilité pour un terme linguistique d’avoir une signification (la signifiance est un principe d’inhérence) ; et 2) l’identité de signification, c’est‑à‑dire la synonymie des usages. Donner la signification d’un énoncé, pour Quine, ce n’est rien d’autre qu’exprimer un synonyme formulé dans une expression plus claire que l’originale ; autrement dit, il s’agit ni plus ni moins d’un principe périphrastique, ou de traduction. Les adjectifs « synonyme » et « signifiant » sont alors à expliquer de manière behavioriste((Le behaviorisme quinien est à comprendre en sa plus simple expression : on ne peut prendre pour matériau d’analyse que le seul qui nous soit à disposition, c’est-à-dire nos comportements ordinaires. Quine est ainsi non seulement un logicien et philosophe du langage ordinaire, mais également un empiriste radical. À son sujet, Sandra Laugier écrit : […] Quine est behavioriste dans la mesure où, en un sens, on ne peut faire autrement : qu’avons-nous à notre disposition, en matière de langage, sinon le comportement verbal, le nôtre et celui de ceux qui nous entourent? Que savons-nous du langage, sinon ce que nous disons, ou sommes prêts à dire? » S. LAUGIER, L’anthropologie logique de Quine : l’apprentissage de l’obvie, Paris, Vrin, 1992, p. 21. Aussi Quine a-t-il maintes fois défendu sa position, notamment lors d’une conférence prononcée en 1984, où il affirme que l’approche behavioriste est obligatoire. En psychologie, dit-il, on peut choisir d’être ou de ne pas être behavioriste, mais en linguistique, on n’a pas le choix. Cf. W. v. O. QUINE, « The Behavioral Limits of Meaning » (1984), repris dans « Indeterminacy of Translation Again », The Journal of Philosophy, vol. 84, no 1, janvier 1987, p. 5-10.)).

Des éclairs et du doute qui n'a pas lieu de freiner notre course

Mais cela ne nous permet toujours pas d’expliquer la relation des mots aux choses autrement qu’en termes de convention et d’indétermination((Le philosophe américain David Lewis, dans un texte initialement daté de 1968, dans une veine proche de ce que Michel Foucault développe à peu près dans les mêmes années, écrit : « […] si nous cherchons ce qui différencie fondamentalement le comportement verbal des membres de deux communautés linguistiques distinctes, nous trouverons sûrement quelque chose d’arbitraire, dont la perpétuation est liée à un intérêt commun à se coordonner. Dans le cas des conventions de langage, cet intérêt commun provient de notre intérêt commun à tirer profit de notre capacité de contrôler, dans certaines limites, au moyen de sons et de signes, les croyances et les actions des autres, et à préserver cette capacité. » D. K. LEWIS, « Langage et langages » (1968/1973), trad. de l’américain par E. Zeitlin & L. Quéré, Réseaux, no 62, 1993, p. 13-14, d’après D. K. LEWIS, Philosophical Papers, New York, Oxford University Press, 1983, p. 163-188.)). Aussi ne nous sommes-nous pas bien éloignés de l’émerveillement primaire d’un Walter Benjamin en la matière :

Comme la flamme, la part mimétique du langage ne peut se manifester que sur un certain support (Träger). Ce support est l’élément sémiotique. La connexion signifiante des mots ou des phrases constitue ainsi le support nécessaire pour qu’apparaisse, avec la soudaineté de l’éclair, la ressemblance. Car celle-ci est souvent, et surtout dans les cas importants, produite – et perçue – par l’homme comme une illumination instantanée. Elle file comme l’éclair (Sie huscht vorbei)((W. BENJAMIN, « Über das mimetische Vermögen » (1933), cité dans G. AGAMBEN, Signatura rerum. Sur la méthode, Paris, Vrin, 2008, p. 81.)).

Mais cette « illumination instantanée », dont le mystère demeure tout compte fait inentamé, est-elle de nature à freiner toute tentative de dépassement ou d’explication partielle? l’incertitude doit-elle nous buter? De manière analogue à Ludwig Wittgenstein qui, dans De la certitude, fait de la tabula rasa une sorte de « doute de papier »((L. WITTGENSTEIN, De la certitude, trad. de l’allemand par D. Moyal-Sharrock, G. E. M. Anscombe & G. H. von Wright (éds), Paris, Gallimard, 2006 [1969], particulièrement § 219 sq.)), le père de la sémiotique moderne, Charles S. Peirce, récuse avec pugnacité le doute hyperbolique cartésien :

Nous ne pouvons commencer par douter de tout. Nous devons commencer avec tous les préjugés que nous avons réellement lorsque nous abordons l’étude de la philosophie. Ce n’est pas par une maxime que nous pouvons nous défaire de ces préjugés, car ils sont d’une nature telle qu’il ne nous vient pas à l’esprit de pouvoir les remettre en question. Ce scepticisme initial sera donc une pure duperie de soi, et non pas doute réel. […] C’est donc un préliminaire aussi inutile que d’aller au pôle Nord pour se rendre à Constantinople en longeant un méridien. Il se peut, il est vrai, que quelqu’un, dans le cours de ses études, trouve des raisons de mettre en doute ce qu’il avait d’abord commencé par croire ; mais dans ce cas, il doute parce qu’il avait une raison positive de le faire, et non en vertu de la maxime cartésienne. Ne prétendons pas douter en philosophie de ce dont nous ne doutons pas dans nos cœurs((C. S. PEIRCE, Collected Papers, 5.265 (je traduis).)).

Le doute ne peut être posé comme un préalable, comme une étape antérieure à la pensée, car avant de porter sur les signes, la pensée est elle-même signe. La sémiose implique en ce sens un certain « faillibilisme » : « Le principe de continuité, écrit Peirce, est l’idée du faillibilisme objectivé ; […] le faillibilisme est la doctrine suivant laquelle notre connaissance n’est jamais absolue, mais nage toujours, pour ainsi dire, dans un continuum d’incertitude et d’indétermination((Ibid., 1.171 (je traduis).)). » Jamais le sens ne se fixe, la mouvance est sa nature.

Là où l'évidence ne connaît aucune trahison

Évidemment, nous ne cesserons pas de communiquer sous prétexte de ne pas bien savoir comment  fonctionne le langage. Il faut bien s'y faire (ce que la plupart d'entre nous a déjà accepté...), car on ne peut pas ne pas communiquer, comme l'a montré avec force Paul Watzlawick((P. WATZLAWICK et al., Une logique de la communication, Paris, Seuil, 1979.)), au point que cela devienne le credo de l'École de Palo Alto. Seulement, certains communiquent mieux que d'autres. Là, l'évidence ne connaît aucune trahison. Aussi je me permets de terminer sur une autre sorte d'illumination propre au langage, à sa part poétique ; une flamme nue danse, les mots s'avancent, dans leur évidence cryptée. C'est tiré de Nœud coulant, de Michaël Trahan((M. TRAHAN, « La nuit seule aura lieu », dans Nœud coulant, Montréal, Le Quartanier, 2013, p. 70.)) :

un unique squelette
de lumière lambeaux
de corps sont aussi
la présence

le lapin blanc
est toujours en vue

 


Pour en savoir plus sur les « sutures sémiotiques », lisez l'article original duquel est tiré ce texte, dans le Cygne noir, revue d'exploration sémiotique :

Sutures sémiotiques : une double articulation au service de la diversité des rapports interprétatifs, par Simon Levesque.


 

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