Ce court texte de Simon Labrecque raconte une tentative d’auto-traduction d’un concept créé dans le cadre de sa thèse de doctorat en pensée politique. En anglais, ce concept se dit « incystence », il joue sur l’homophonie avec le terme insistence (insistance) en extrayant son nucléus original latin sistere (indo-européen : *steh) par un autre, grec cette fois-ci, mais latinisé, cystis (indo-européen : *ǵéws).
Le problème proposé par Labrecque est exemplaire de la difficulté, dans la traduction des sciences humaines et sociales, de faire passer le sens d’une langue à une autre lorsque le concept est pris dans la langue, s’y incruste et la travaille de l’intérieur – ce que le terme original incystence signifiai, mais aussi performait. Il est exemplaire pour une deuxième raison : le texte montre également que le « savoir » nécessaire en traduction – thématique récurrente du chantier « Traduire les humanités » – n’est pas réductible aux connaissances que possèderait le sujet traduisant. À titre d’« auteur », Labrecque connaît bien évidemment le concept – puisqu’il l’a forgé –, néanmoins, cela ne le prédispose pas nécessairement à bien/mieux en traduire l’intention originelle qui se trouve toujours-déjà différée. Il doit alors, comme tout traducteur, retravailler la langue, puiser une nouveauté dans ses forces en réserve. Le concept original marquait l’ouverture de la chair depuis des mutations intérieures, le traducteur doit faire de même en créant une nouvelle béance dans la chair de la langue.
Pour ma part, j’aurais tendance à préférer – si je puis me permettre cette suggestion – le terme traduit « incystance ». Il garde la sonorité du mot correspondant du français moderne (insistance), mais surtout, il fait resurgir le mot latin, oublié en français qui préfère parfois le grec pour prétendre un langage plus technique. Ce faisant, il permet au français une perméabilité depuis l’anglais et lui fait retrouver l’antique forme sonore de ce moment du langage – le bas-latin – où tout était en puissance, pour le français et d’autres langues à venir.
