Discours prononcé lors de la table-ronde du lancement du Laboratoire de résistance sémiotique, le 7 octobre 2013 à l'UQAM.
«Nous voici dans une situation tragique où domine l’intelligence aveugle, compartimentée et calculatrice, celle qui ne peut comprendre ni l’amour, ni la poésie, ni le chagrin, ni la souffrance. Car ils ne comprennent rien à tout cela, nos éconocrates. Inévitablement, nous sommes donc amenés à résister, mais d’une façon qui ne ressemble pas aux anciennes résistances » écrivait Edgar Morin en 2007((E. MORIN, «Quelle résistance aujourd'hui?», in N. Truong, Résistances intellectuelles, Éditions de l'Aube, 2013, p. 326.)).
Ces éconocrates se trouvent aussi devenir des technoscientocrates. Ils sont ceux qui réformeront dans peu de temps l’organisation politique et sociale sur la base de projets couteux que l’on identifie désormais sous le sigle NBIC (ensemble de recherches appliquées mêlant nanotechnologies, biotechnologies, informatique et sciences cognitives). Ils développent notamment ces grands travaux de robotisation de la nature humaine en vue de trouver le Graal du XXIe siècle qu’est l’intelligence artificielle. Rejet du corps biologique, immortalité numérique, neurototalitarisme, nouvelle civilisation posthumaine constituent entre autres les formes de ce grand projet technoscientifique.
En partant de ce constat du pire, c'est-à-dire d’un anthropocide programmé, d’une fin de l’humain, j’aimerais proposer quelques pistes de réflexion en lien avec cette indiscipline qu’est la sémiotique. En fondant le Laboratoire de résistance sémiotique, nous avons fait ce choix de nous engager chacune et chacun dans une ou des formes de contestations. La mienne – ce qui pourrait paraître paradoxal – est tournée vers le futur. Mais peut-on résister à ce qui n’est pas encore là?
Le philosophe Hans Jonas écrit en 1979 un essai portant le titre Le Principe de responsabilité dans lequel il fait mention que le mouvement rapide de la technologie de pointe laisse un vide permanent en terme d’éthique. Sa proposition réside dans l’anticipation de la menace et «c’est seulement, nous dit-il, dans les premières lueurs de son orage qui nous vient du futur, dans l’aurore de son ampleur planétaire et dans la profondeur de ses enjeux humains, que peuvent être découverts les principes éthiques […] ((H. JONAS, Le Principe de responsabilité, trad. Greisch, Les éditions du Cerf, 1990, p. 13-14.))». Reprenant Jonas, Jean-Pierre Dupuy forme le concept de « catastrophisme éclairé » au sens où nous devons dépasser nos logiques de pensées traditionnelle pour prévoir l’avenir afin de le changer. Selon lui, nous savons que le pire peut advenir (nous en avons les informations objectives) mais étant donné que nous ne croyons pas à son avènement, nous ne nous préparons pas. Il s’agit d’imaginer le pire et d’y croire pour l’éviter.
Mais comment la sémiotique peut-elle participer à l’examen du futur? Dans son dernier ouvrage paru en 2013, Arjun Appadurai, socio-anthropologue indien, nous donne une piste : il propose le projet d’une «anthropologie du devenir» qui reconnaîtrait le futur comme un fait culturel((A. APPADURAI, The future as cultural fact. Essay on the Global Condition, Londres, Verso, 2013.)). L’auteur expose la façon dont certaines disciplines (sciences économiques, sciences de l’environnement, management des risques et spéculations financières au premier chef) tiennent une position dominante au sein de la pensée de l’avenir de l’humanité. Selon lui l’anthropologie occupe toujours une place limitée dans les débats éthiques concernant le devenir. Qu’il s’agisse par exemple du clonage, des nanotechnologies ou de la technologisation de la guerre, les sciences-humaines – je me permets d’élargir – restent relativement minoritaires à penser en amont les changements à venir et leur potentiel de bouleversements sociétaux. Le projet d’Appadurai est clair : que les formes du futur deviennent des objets anthropologiques à part entière afin que la discipline en question gagne elle aussi une place, qui est aussi politique, dans les débats prospectifs. Sa méthode d’observation de l’avenir s’opère à la lumière de trois faits culturels; pour l’auteur nous devons construire une compréhension de l’avenir en examinant l’interaction entre trois préoccupations humaines qui informent le futur comme un fait culturel à savoir les relations entre l’imagination, les anticipations (comprenant à la fois les attentes et les spéculations) et les aspirations (l’espoir).
Mes premières pistes de travail visent à placer la sémiotique comme approche prenant part aux débats tournés vers le futur. L’«arrêt sur sémiose», arrêt heuristique dans le temps permettant de recueillir le mouvement des signes me paraît un outil ayant de multiples vertus pour penser l’avenir. La sémiose diachronique questionne l’archéologie ou généalogie des objets (le futur serait informé de passé) et la sémiose synchronique questionne les relations que les objets d’une actualité entretiennent entre eux. Appliqués aux terrains de l’imagination, des anticipations et des aspirations (l’art, la science-fiction, les discours technoscientifiques, etc.), ces outils permettent l’examen du sens qu’il soit direction ou signification mais également l’analyse du réagencement des signes et des économies de signification.
Si tel que l’affirme Catherine Saouter, «La sémiotique est aux sciences humaines et sociales ce que les mathématiques sont aux sciences pures» et qu’elle constitue désormais un socle épistémologique favorable aux dialogues entre les disciplines, alors la sémiotique développées par les recherches n’aurait-elle pas, en quelque sorte, une responsabilité? Responsabilité car de son point de vue tout est signe ou ensemble de signes (de facto tout objet est potentiellement sien). Responsabilité car elle est cette étude de la signification et de l’acquisition des savoirs.
Peut-on résister au futur? Notamment au futur tel que prévu par la catastrophe programmée? C’est dans ce grand pari, qui est aussi un pari éthique, que je m’inscris ici, mais je m’y inscris de manière lucide : en « optimiste tragique » tel que se définit Umberto Eco à la suite d’Emmanuel Mounier. Il s’agit de faire preuve d’espérance tout en baignant dans le pire en puissance.
