De la résistance physique à l'action...

Discours prononcé lors de la table-ronde du lancement du Laboratoire de résistance sémiotique, le 7 octobre 2013 à l'UQAM.

En prenant connaissance des communications de mes collègues, j’ai été surpris par la prédominance du politique. Fait tout de même surprenant au premier abord considérant que notre laboratoire en est un de sémiotique, d’autant plus que, vous me corrigerez si je me trompe, cette discipline a pour origine l’étude du langage en soi, dans sa manière d’être signifiant, plutôt que de l’étudier pour ses fins. Sans critiquer cette motion je me dis plutôt, et c’est l’hypothèse que j’explorerai, que la pratique d’une discipline telle que la sémiotique, qui s’intéresse proprement dit à un processus, soit celui de la sémiotisation, est peut-être inséparable d’une réflexion sur les effets que ses objets d’étude, en occurrence les énoncés, entrainent, ainsi que les fins vers lesquels ils tendent. Autrement dit, si on doit tenir compte de la forme, voire de la plasticité des objets qu’on étudie, et de leur contexte socio-historique; il faut considérer ces objets comme autant de vecteurs politiques, sorte de relais sociaux, qui entrainent un certain regard. Et c’est à l’égard de cette double posture du signe, à la fois matérialiste et idéologique (sa priméité et sa tercéité, dirait Peirce), que j’ai envie d’intégrer la connotation physique de la résistance dans une réflexion proprement sémiotique, afin de rendre évidente la manière dont la joute politique s’inscrit à même nos processus de sémiotisation.

Partons de la résistance en physique, celle qu’on mesure en ohm. Je ne suis pas spécialiste en électricité, et je n’ai pas fait de recherches spécifiques à ce sujet pour vous apprendre quelconques rudiments de physique, mais disons simplement qu’un courant électrique, comme par exemple celui qui voyage dans un système de son, est un flot de particules qui peut se traduire en information. C’est d’ailleurs le rôle d’un DAC, qu’on retrouve dans tout lecteur CD, soit un convertisseur analogique / numérique, de créer un «message électrique». À partir d’une série de zéros et de uns, le DAC produit un courant électrique qui permet d’émettre, une fois rendu au hautparleur, des ondes précises selon un temps déterminé: ondes qu’on perçoit sous forme d’harmonies et de rythme, donc de musique. Or, toute la complexité pour l’ingénieur qui conçoit ces appareils est d’élaborer un circuit qui permet à ce message de se rendre jusqu’au hautparleur sans perdre de sa force ni de sa qualité. Évidemment, le mieux qu’il puisse faire c’est réduire au maximum ces pertes, car les composantes de l’appareil produisent inévitablement une certaine résistance. Et c’est précisément en ce sens que je vous invite à considérer la résistance, soit comme ce qui retire de la force à un message, ou qui altère sa qualité.

Revenons donc prestement à la sémiotique. À la manière d’un DAC, il me faut convertir cette résistance physique en un concept intelligible. Pour ce faire, je ferai un bref détour par l’ouvrage Spinoza et le signe((VINCIGUERRA, Lorenzo. Spinoza et le signe, La genèse de l’imagination, Paris, Vrin, 2005, 335 pages.)), de Lorenzo Vinciguerra. Dans la logique d’une épistémologie de la traçabilité, Spinoza reconnait que pour qu’il y ait trace, il faut qu’il y ait support: une surface susceptible de l’enregistrer. Je cite Vinciguerra: «Dans la mesure où tout corps n’existe que comme modifié, toute trace s’imprime sur d’autres traces. Il en va de même du côté de la pensée. L’idée suppose toujours une autre idée avec laquelle elle s’enchaîne dans un processus.» (p.166) Or, outre une pellicule sur laquelle elle peut s’enregistrer, la traçabilité suppose également une dynamique entre le «dur» et le «mou». C’est-à-dire qu’une trace est laissée sur une surface souple au contact d’une autre surface qui, quant à elle, est plus rigide, ce qui lui permet effectivement de laisser trace. Je le cite à nouveau: «tout corps, dans la mesure où il est susceptible d’être un lieu de traces, c’est-à-dire de porter les marques d’autres corps, peut être considéré comme étant plus ou moins mou.» (p.129)

Dans cette logique, la dureté se pense telle une résistance. Je m’explique. Pour qu’un corps mou se laisse imprimer par un corps dur, cela suggère qu’il est incapable de résister à la force, ou à la qualité, d’un autre corps. En revanche, la force du corps qui arrive à s’imprimer sur l’autre est relative à sa résistance, au fait qu’il ne s’altère pas au contact de l’autre. Et il en va de même avec les idées, car la résistance, ou la dureté, se traduit (dans le dialogue) en force avec laquelle un orateur défend – ou pas – un argumentaire. Cette force est, d’une certaine façon, rhétorique.

Maintenant on pourrait se demander ce qui garantit la force d’un argument, mais c’est là une question à laquelle je ne m’attarderai pas. Ce qui m’intéresse davantage, si on poursuit la logique amorcée, c’est que la dureté se traduit éventuellement en axiomes, c’est-à-dire en vérités desquelles on ne peut douter. Et celles-ci, en revanche, sont génératrices de comportements. D’axiomes en actions, la résistance implique ainsi un agir social. C’est en ce sens qu’elle permet une dimension politique, car selon la perspective à l’intérieur de laquelle elle nous inscrit, et nous rigidifie, non seulement elle nous engage à un certain rapport au monde, mais fait de nous – ou pas – le relais d’une certaine idéologie.

Pour terminer, s’il y a un défi qui se présente au sémioticien qui voudrait étudier cette résistance, c’est d’arriver à lire et interpréter les forces (et peut-être nous pourrions même en parler comme des valeurs) qui sont à l’œuvre dans les énoncés (que ceux-ci soient verbaux, visuels, musicaux, ou autres), un défi dont les enjeux sont capitaux, car une lecture erronée ne peut conduire qu’à un aveuglement, pour ne pas dire une vulnérabilité, face aux forces présentes qui exercent leur pression au quotidien.

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